Les manchots papous

D'innombrables sillons font sur cette pente enneigée d'étranges dessins qui partent de la mer pour aller se perdre au sommet dans les amas rocheux. Ces sont les chemins que creusent les manchots dans la neige par leur va-et-vient incessant pour nourrir leurs petits. Une fois sortis de l'eau, ébroués et consciencieusement toilettés, ils entreprennent seul ou en petits groupes à la queue leu-leu la pénible remontée vers la colonie.

Un bec rouge et une tache blanche sur le dessus de la tête caractérisent les manchots papous. Ils portent ce nom parce que les premiers spécimens ont été observés dans les eaux de Papouasie Nouvelle Guinée, bien loin des glaciales eaux antarctiques.

J'ai donc suivi le sentier des papous pour arriver jusqu'à leurs nids de petits cailloux. A cause du relief les nids, ici, sont relativement espacés. Nous sommes loin des grandes colonies de manchots sales de Decepcion.
Le parent qui arrive entame une danse, le bec en l'air, à laquelle répond l'autre parent. Ils vont rester un moment ainsi, bec à bec, comme des gens heureux s'étreignant après un long voyage Puis l'échange se fait : le deuxième parent entame alors sa descente vers la mer afin de chasser à son tour pour sa progéniture. Il lui faudra revenir, car autrement la couvée sera perdue et les oisillons mourront de faim. Déjà les deux petits s'impatientent. Piaillant et donnant des coups de bec, ils font savoir à l'arrivant qu'ils sont affamés. Le repas s'offre ensuite de bec à bec, le parent régurgitant une partie de sa pêche au fur et à mesure des besoins pendant les jours d'attente de la relève. Bien vite rassasiés, les poussins reprennent leur posture qui leur donne l'aspect de grosses peluches en forme d'outre tenant à peine en équilibre. Le parent se met alors à doucement sommeiller, profitant enfin d'un peu de repos après une période de plusieurs jours en mer.

Je pourrais passer des heures à regarder ces animaux si inoffensifs et attachants. Ceux-là n'ont certainement jamais vu d'être humain avant moi, pourtant je ne leur inspire aucune peur.
Alors que je me laisse aller à une certaine nonchalance, je vois soudain passer un skua volant avec un œuf dans le bec. Le pirate qui vient de chaparder un repas s'est posé à quelques mètres de moi pour ouvrir l'œuf. Se déroule alors une scène qui me laisse sans voix. Un manchot dévale la pente à grands cris, le bec en avant et écartant les ailes. Sans doute le propriétaire malheureux de l'œuf qui dans un instant d'inattention a laissé au skua l'opportunité de pratiquer son larcin. Devant la vigueur et le mécontentement de l'adversaire, le skua bat en retraite, abandonnant un temps l'œuf qu'il vient de percer et dont le jaune s'écoule déjà. Le pauvre manchot essaye bien un moment encore de défendre son œuf perdu. Mais il finit par abandonner devant l'insistance patiente du prédateur. Et il s'en retourne penaud en se dandinant la tête basse pendant que le skua reprend son repas.
Même à terre où les adultes n'ont pourtant pas en antarctique de prédateurs, la vie de manchot n'est pas de tous repos. Celui-là n'a plus qu'à attendre le retour de son compagnon pour entreprendre une deuxième couvée.

Les nids sur cette zone ont d'ailleurs souvent deux poussins dont certains sont déjà presque aussi grands que des adultes. Bientôt, ils perdront ce duvet pour prendre leur parure d'adulte. Ce sera la fin de l'été. Ils entreprendront alors un voyage en mer de plusieurs années sur lequel on ne sait pas grand-chose. A maturité, ils reviendront au lieu de leur naissance pour former des couples et recommencer à perpétuer l'espèce. Ainsi va la vie des manchots, qui me laisse admiratif d'une si parfaite adaptation à ce milieu hostile.

Yao

Yao

Créatif, designer, artiste... J'ai toujours eu du mal à me laisser ranger dans des boîtes qui vous enferment si vite et qui changent beaucoup selon l'intérêt qu'on leurs porte

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